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Matias Rodriguez

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Directeur de la publication : Edwy Plenel
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À Ris-Orangis, la politique anti-Roms du
PS
PAR CARINE FOUTEAU
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 26 OCTOBRE 2012
De l’extérieur, le campement est invisible. À Ris-
Orangis, en direction de Grigny, dans l’Essonne, la
nationale 7 traverse une zone périurbaine banale. Un
Lapeyre, une Halle aux chaussures, un Truffaut, un
restaurant La criée. Non loin, la cité de la Grande
Borne.
En bordure d’un bosquet coincé entre une zone
en construction et une bretelle de voie rapide, une
publicité géante annonce une friterie KFC à deux
minutes en voiture. En face, un panneau d’affichage
propose de “Devenir éco-propriétaire”. À cet endroit,
mis à part une camionnette blanche stationnée, rien ne
signale la présence d’un lieu de vie. Les automobilistes
roulent vite, ils n’ont aucune raison de s’arrêter.
L'entrée, bloquée par la mairie, du campement
de Ris-Orangis sur la N7, le 16 octobre 2012.
C’est dans ce taillis, excentré, hors voisinage, que
résident des familles roms. La plupart y ont trouvé
refuge après les expulsions à répétition qu’elles ont
vécues ces derniers mois. Le refuge est précaire
et la menace incessante. La veille du reportage,
des blocs de pierre ont été amassés pour bloquer
l’entrée du terrain. Un bulldozer est venu décharger
sa cargaison pour entraver le passage. Sur ordre
de la mairie socialiste, dans un département présidé
par un socialiste, sous l’impulsion d’un ministre de
l’intérieur socialiste. Neuf jours auparavant, deux
adolescentes du campement avaient été embarquées au
commissariat alors qu’elles étaient allées chercher de
l’eau à la bouche d’incendie à proximité. Le vol d’eau
constitue-t-il un délit en France ?
Les familles, une centaine de personnes au total,
se disent harcelées quasi quotidiennement par les
services de la municipalité et les policiers. Elles
ne savent plus à quel saint se vouer. Chassées,
houspillées, elles sont en train de craquer, mais comme
elles n’ont nulle part où aller, elles survivent tant bien
que mal dans ce bidonville à l’abri des regards.
Les cabanons apparaissent au bout du chemin boueux.
Il fait froid, ce mardi d’octobre, le ciel est dégagé.
Mais les chaussures s’enfoncent malgré tout. Pas de
caravanes comme celles, fatiguées, du campement de
Moulin-Garant, à Ormoy, au sud du 91 aux abords
de l’A6. Les maisonnettes sont faites en planches
en contre-plaqué, recouvertes sur le toit de bâches
en plastique pour isoler de la pluie, et tapissées à
l’intérieur de tissus de toutes sortes pour conserver la
chaleur.
Le même jour dans le campement.
Une vingtaine de cahutes. L’un des chefs de famille
– il demande qu’on l’appelle Umberto de peur des
représailles – a ouvert sa porte. Plusieurs habitants se
sont regroupés pour évoquer les dernières péripéties
avec Serge Guichard, coordinateur de l’Association
de solidarité en Essonne avec les familles roumaines
rroms (ASEFRR), qui leur rend visite dès que
possible : « Ça n’arrête plus. Ils sont venus il y a quatre
jours pour nous dire de sortir les voitures. Hier, ils
ont apporté les pierres, des gros cailloux difficiles à
bouger, ils les ont mis là devant chez nous. Quelqu’un
de la mairie a dit qu’un jour ils viendraient tout casser.
Et ce matin, ils sont passés pour compter les baraques.
»
“Ils” désigne indistinctement les fonctionnaires
municipaux et ceux de la police nationale que les
Roms finissent par reconnaître et craindre. Enfermés
dehors, voilà ce qu’ils ressentent. « Ils nous prennent
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pour des moins que rien », regrette Umberto dans
un français fluide appris en Roumanie, son pays
d’origine.
Occupé illégalement, le terrain, pour lequel aucune
procédure de justice d’évacuation n’a été engagée,
appartient au Conseil général. L’absence de projet sur
ce périmètre devrait rassurer ses résidents, mais, non,
le message est passé et la question récurrente, celle
de l’extrême précarité, revient : « On fait quoi, on va
où ? » Comme la plupart des 15 000 Roms vivant en
France, dont 1 000 recensés en Essonne, Umberto ne
se définit pas comme nomade, il aspire à un logement
et un travail fixes.
À la différence de certains endroits, où, pour des
raisons d’hygiène et de sécurité, des raccords à l’eau
et à l’électricité sont prévus et des sanitaires installés,
tout semble fait à Ris-Orangis pour rendre la vie
littéralement impossible à ces citoyens européens
considérés comme trop miséreux pour bénéficier des
mêmes droits que les autres ressortissants de l’UE.
Tout semble organisé pour les faire fuir d'une manière
ou d'une autre.
Sécurité, santé, logement, petite enfance,
scolarisation, les politiques publiques conduites par
la municipalité, le conseil général et l’État sont
imbriquées au point qu’elles apparaissent globalement
opaques et hostiles aux yeux des occupants.
«Ils ne m’ont pas laissé parler, j’ai dû payer
en liquide»
Maire PS de la ville depuis 1995, Thierry Mandon,
porte-parole du groupe socialiste à l’Assemblée
nationale, se veut sans états d’âme. « C’est se donner
bonne conscience à peu de prix que de demander
qu’on soit clément et qu’on tolère ces campements
insalubres », déclare-t-il à ses électeurs dans un édito
récent de la gazette municipale.
Pour lui, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, «
le terrain est occupé illégalement, les gens doivent
être expulsés, on ne peut pas accepter que des
bidonvilles s’installent comme ça ». Interrogé par
Mediapart, il n’envisage aucune alternative, même
temporaire. Outre le respect de la propriété, il évoque
la dangerosité du lieu, liée à la densité de la circulation
sur la nationale et sur la bretelle et la proximité des
voies du RER D. « Il n’y a pas si longtemps, des
enfants se sont retrouvés sur la voie. Le RER a dû
s’arrêter ! Au final, ce train a eu 25 minutes de
retard !» s’exclame-t-il.
Une femme devant son cabanon, le 19 octobre. © Serge Guichard.
Le blocage de l’entrée, il en assume la responsabilité.
« Cette implantation est hyper-dangereuse, une fois où
j’étais allé sur place, un camion qui sortait du terrain
a failli entrer en collision avec une voiture », indiquet-
il. Les risques d’accident ne sont pas à exclure, mais
une distance de trois à quatre mètres sépare toutefois
la sortie de la voie rapide, ce qui laisse au conducteur
la possibilité de s’avancer et d’attendre le moment
adéquat pour s’insérer dans la file, d’autant qu’à cet
endroit la route est rectiligne et la vue dégagée.
« Le département a engagé le référé, ça y est la
procédure est lancée », se félicite-t-il. « C’est faux,
rétorque Agnès Moutet-Lamy, directrice de cabinet
de Jérôme Guedj, président du conseil général. Ce
terrain fait partie de ce qu’on appelle des “délaissés
de voirie”. Aucune procédure n’est engagée, aucun
projet n’est programmé. »
Entre la mairie et le conseil général, le courant ne passe
pas toujours. Tendance aile gauche du PS, Jérôme
Guedj se veut plus conciliant que son collègue. « Par
principe, on évite les évacuations des terrains dont
on est propriétaire », indique Agnès Moutet-Lamy,
avant d’ajouter, rejoignant la ligne de la mairie, que
« par principe aussi, on refuse les raccords à l’eau
et les sanitaires parce que sinon ce serait cautionner
des installations illégales parfois accompagnées de
pratiques mafieuses ».
« Comme le prévoit la circulaire interministérielle,
on examine les possibilités de relogement famille par
famille en amont », poursuit-elle, tout en admettant
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que le campement de la N7 n’a pas encore fait l’objet
de réunion préfectorale car son « identification est
récente » et que la « priorité » va aux lieux en instance
d’expulsion.
Lors du blocage de la première entrée, le 31 juillet. © SG
Déterminée à accélérer le mouvement pour se
débarrasser de ce campement, la mairie de Ris-Orangis
n’en est pas à son coup d’essai avec le dépôt de pierres.
Fin août, une première entrée avait été obstruée avec
des gravats. Des femmes avaient alors été vues,
transportant un landau d’une main, tenant un bébé de
l’autre, manquant tomber à tout instant.
Pour éviter d’avoir à escalader ces talus, les Roms
se sont dégagé un chemin. Mais l’espace ouvert est
insuffisant pour laisser entrer les véhicules. Umberto,
jean clair et tee-shirt imprimé Primal Legend, est
ferrailleur. Sa camionnette est son outil de travail. À
bord, expert en raccourcis, il sillonne le département
à la recherche de chantiers ou d’encombrants : « Sans
voiture, je ne peux rien faire. J’y entasse les métaux
que je récupère. Je les amène ensuite au campement,
c’est là que je les travaille et les trie. Quand le coffre
est plein, je les apporte aux ferrailleurs de la N7, en
ce moment c’est 14 centimes le kilo… » En moyenne,
il retire 400 à 600 euros mensuels de son activité au
noir. Comme tous les Roumains et les Bulgares, il ne
dispose pas des mêmes droits au travail que les autres
Européens, ce qui exclut de son champ la plupart des
emplois légaux.
Il ne peut plus se garer dans le campement ; le
stationnement à proximité lui est tout aussi interdit. Il
vient d’en faire l’expérience : « Les policiers m’ont
arrêté, là devant, il y a trois semaines. J’ai dû payer
en espèce 160 euros d’amende pour avoir roulé sur
le trottoir et pour un phare soi-disant fêlé, et 122
euros à la dépanneuse pour qu’elle n’emporte pas la
camionnette. »« Ils ne m’ont pas laissé parler, j’ai dû
payer en liquide », insiste-t-il preuves à l’appui. Ces
assauts sont vécus comme de l’intimidation : « Ils sont
racistes, ils en ont après nous. »
Ce type de PV, 100 euros par-ci, 200 euros parlà,
pour un pneu de vélo non conforme ou une
lumière défectueuse, paraît se multiplier en Essonne
ces derniers temps, selon plusieurs témoignages de
militants associatifs. « Il n’y a aucune instruction pour
verbaliser en particulier cette population », se défend
Thierry Mathé, commissaire central d’Évry chargé de
superviser la zone. « Ils se sentent harcelés ? Mais il
faut quand même rappeler qu’ils occupent de manière
illégale le terrain d’autrui et qu’ils sont à l’origine
de nuisances, affirme-t-il. Quand des policiers sont
passés la dernière fois, c’était pour les compter.
Ces opérations de recensement, à la demande de la
préfecture, sont purement administratives. »
« Ils nous ont dit que c’est interdit de voler
l’eau »
Tout en parlant, cigarette à la bouche, Umberto remet
une bûche dans le poêle à bois, allumé toute la journée
depuis quelques jours. Reliée à un conduit vertical
transperçant le plafond, la cheminée fixée sur le toit
crache en continu une fumée à l’odeur évoquant les
ruelles des pays pauvres. À l’intérieur, sans électricité,
la nuit tombe vite. La lumière ne filtre qu’au travers de
deux ou trois ouvertures, conçues comme des fenêtres,
du plastique transparent à la place des carreaux. Les
battements de la porte produisent des effets de clairobscur
réguliers. Tout est calfeutré, des coussins aux
couleurs vives sont posés sur les lits, les trous aux
murs sont bouchés, le sol est recouvert de morceaux de
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moquettes et de tapis ornés d’arabesques. Mais cela ne
suffit pas à assurer l’étanchéité si bien qu’une humidité
persistante envahit l’unique pièce.
À l'intérieur, le poêle à bois brûle en continu, le 16 octobre.
« D’un coup, il s’est mis à faire froid, quelques degrés
au-dessus de zéro, il faut chauffer pour ne pas geler »,
dit Umberto comme pour se justifier. « Les policiers
qui sont venus ce matin nous ont menacés : “Si on voit
de la fumée, on casse tout.” Et nous comment on fait ?
On meurt de froid ? »
Dans la bicoque, 4 mètres sur 5, les allées et venues
des voisins sont ininterrompues. La porte s’ouvre et se
ferme, les uns et les autres se saluent, conversent et
repartent. Les enfants sont à peine rentrés de l’école,
pour ceux tout du moins qui sont scolarisés. Ils
vont et viennent eux aussi, s’assoient sur les genoux,
jouent dehors à chat perché dans un caddie. Un vieux
monsieur, béret vissé sur la tête, fait son entrée, de
retour de la gare du Nord, où il faisait de la musique.
Arrêté par la police, il vient de se voir délivrer une
obligation de quitter le territoire (OQTF).
Umberto débouche une bouteille d’eau pour préparer
le café. Sur une table basse en bois, sa femme a
disposé, dans une assiette dorée, des parts de gâteau
« de là-bas » qu’elle sort d’un placard entourés d’un
papier d’argent. Petits et grands, tous les invités se
servent, installés sur les deux lits qui font office
de canapé le jour. Daniela se rassoit dans une sorte
de fauteuil de bureau, récupéré comme le reste du
mobilier, dont une gazinière à l’ancienne et un module
de cuisine en formica. L’économie de l’essentiel, tout
est rangé au millimètre près, aucune place perdue,
rien de superflu. Des vêtements sont suspendus au
mur, des sacs aussi, un petit écran de télé et quelques
décorations.
Entourée de ses trois filles, Umberto pivote sur son
tabouret pour les présenter. La plus grande, Sorina, 12
ans, veste en skaï, natte noire, lui a valu une sacrée
frayeur deux dimanches de cela. Le commissariat l’a
appelé pour qu’il vienne la récupérer. « Qu’avaitelle
fait ? Je me suis posé la question », dit-il en la
regardant. Elle prend le relais, et raconte ce qui s’est
passé. Comme chaque jour, plusieurs fois par jour, elle
s’est rendue à la borne d’incendie en bordure de la N7
à 150 mètres de là. Accompagnée d’une autre jeune
fille, elle portait ses bidons quand les policiers les ont
arrêtées et emmenées au poste, « ils nous ont dit que
c’est interdit de voler l’eau ».
Dans le coin cuisine.
Interrogé sur cet événement, Thierry Mandon déclare
« ne pas croire une seconde à cette histoire ».
Questionné à son tour, le commissaire répond d’abord
qu’il n’en a pas entendu parlé, que cela ne doit pas être
majeur, mais que « s’il y a vol d’eau, il y a vol d’eau ».
Information prise auprès de ses services, il confirme,
tout en modifiant le motif : « Les deux jeunes filles
étaient en train de bidouiller la bouche d’incendie.
Pour l’ouvrir, il faut une clef spéciale dont elles ne
disposent pas, elles risquaient de casser le matériel.
Comme elles étaient dépourvues de pièce d’identité,
elles ont été effectivement conduites au commissariat
et remises à leurs parents. »
Pour être légale, l’interpellation de mineurs doit se
fonder sur un flagrant délit ou un délit sur le point
d’être commis. Son fondement, dans le cas présent, est
douteux, aucun des résidents du campement n’ayant
intérêt à ce que l’unique source d’eau potable aux
alentours soit détruite.
Quel que soit le prétexte, la manoeuvre, du point de
vue des forces de l’ordre, a réussi. « J’ai eu peur,
très peur, témoigne Sorina. Et maintenant, tous les
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autres enfants ont peur aussi, surtout que les policiers
percent les bidons. » Sa mère est venue la chercher,
accompagnée d’un militant de l’association locale.
Son père l’aide à traduire. Sorina a subi plusieurs
expulsions qui l’ont contrainte à interrompre plusieurs
fois sa scolarité. La demande d’inscription au collège
du coin est en cours de traitement, d’après ce que le
responsable de l’établissement indique à la famille.
Ses deux petites soeurs se sont, elles, vu refuser toute
inscription à Ris-Orangis. « Les services de la mairie
nous ont dit “non, ce n’est pas possible, vous n’êtes
pas installés sur un terrain qui vous appartient et
de toutes façons vous allez être expulsés bientôt” »,
indique Umberto, qui répète, pour contrer les clichés
sur les Roms, qu’il tient à ce que ses enfants aillent à
l’école et qu’il a effectué les démarches nécessaires.
« On ne refuse pas la scolarisation, conteste Thierry
Mandon, mais on leur demande un minimum de choses
comme la date de naissance de l’enfant, un certificat
de naissance et un état de vaccination. Et ça, ils
ne l’ont pas. » L’argument tombe cependant de luimême,
le conseil général ayant organisé une campagne
de vaccination sur le campement et ces enfants ayant
été scolarisés ailleurs.
Accompagnées d’un de leur parent, Florina, 5 ans, et
Alicia, 6 ans, prennent donc tous les jours le RER pour
aller à l’école maternelle à Viry-Châtillon, là où la
famille vivait auparavant. « Les maîtresses sont très
gentilles, heureusement », dit-il.
« J’ai demandé des poubelles et des sacs,
mais rien, ils ont refusé »
Ces démêlés avec les pouvoirs publics angoissent
Umberto : « Je me lève à 6 heures, je fais le chauffage,
je réveille les filles, je leur donne leurs vêtements et
à manger. À 8 heures moins 10, on est à la gare de
Ris-Orangis. Après je vais travailler, je m’occupe du
bois pour le poêle pendant que ma femme va faire les
courses. On dîne tard, et, le soir, on regarde BFM ou
des films à la télé. Dès que je quitte le campement, j’ai
peur d’être contrôlé. Maintenant qu’on ne peut plus
rentrer les voitures, j’ai peur qu’ils me prennent ma
cargaison quand je la transporte. »
Sa préoccupation et sa défiance sont telles qu’il ne
fait plus confiance à personne. « Le docteur est passé
l’autre jour pour faire des vaccins. Peut-être qu’il va
demander un arrêté municipal ?» s’interroge-t-il.
Devant une des baraques, le 16 octobre.
Dehors, entre les cabanons, les détritus jonchent le sol,
de la boue entremêlée de sciure, de plastique, de tissu
et de restes en tout genre. Umberto est gêné. Pourtant,
là non plus il ne peut pas compter sur le soutien de la
commune : « J’ai demandé des poubelles et des sacs,
mais rien, ils ont refusé. »
« Je ne refuse pas », s’énerve le maire. « C’est vrai
que des poubelles, ils n’en ont pas. Mais des bennes,
on en apporte de temps en temps. Les poubelles, ils les
font brûler pour cuire leurs trucs. Ils les font brûler
comme combustible quand le bois est humide. Je ne
suis pas sûr que la viande cuite avec le plastique fondu
soit recommandée par la Commission européenne »,
ironise-t-il.
« On n’a pas le choix, on va acheter des sacs nousmêmes
et on les disposera en tas le long de la
nationale », prévient Umberto, en référence à une
action menée au campement de Moulin-Galant, à la
suite de laquelle la municipalité a dû aider à déblayer.
Côté conseil général, Agnès Moutet-Lamy assure
qu’elle a demandé à la communauté d’agglomération
d’approvisionner le campement en poubelles que le
département est prêt à prendre en charge.
Souci permanent, la propreté revient comme un
leitmotiv. « Quand il pleut trop, dit Umberto, les filles
ratent l’école. Elles seraient trop mouillées, elles n’ont
pas les vêtements pour ça et c’est tellement boueux
qu’elles arriveraient toutes sales en classe. Les autres
se moqueraient d’elles. »
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Les baskets à scratches d’Alicia et Florina, tee-shirts
manches courtes, manches longues superposées, sont
immaculées. Toutes blanches, comme neuves. « On
a plusieurs paires pour chaque occasion. Il faut en
acheter souvent, cela coûte cher », dit-il. Sa femme
évoque les gestes quotidiens à démultiplier pour
compenser l’absence d’eau courante. Quatre à dix
bidons par jour, selon leur taille, pour se laver, préparer
les repas, faire la vaisselle, nettoyer la maison. Elle
frotte ses mains l’une contre l’autre, pour illustrer
son propos, et explique que ces tâches supposent
de la méthode et de l’organisation. Son intérieur est
impeccable, le balai posé à côté du poêle.
Vers l'entrée du campement.
La saleté est d’ailleurs l’une des raisons pour
lesquelles la famille a quitté l’hôtel social où elle
a été logée après l’expulsion, en janvier 2012, de
l’ancienne gendarmerie squattée à Viry-Châtillon. «
La moquette, la douche, tout était dégoûtant, il n’y
avait pas de lumière, tout était abîmé, mes enfants
sont tombés malades », indique Daniela. Elle ajoute
qu’une chambre ne constitue pas un lieu de vie, qu’elle
n’était pas autorisée à faire la cuisine, que les enfants
se faisaient gronder dès qu’ils faisaient du bruit et
qu’elles ne pouvaient pas laver les vêtements.
« Ça a coûté 3 000 euros par mois pendant six
mois. J’ai demandé à l’assistante sociale pourquoi cet
argent n’était pas utilisé différemment. Dix familles
ensemble, cela fait 180 000 euros. C’est assez pour
acheter un terrain quelque part », calcule Umberto.
Lui a vécu cette parenthèse comme un exil. L’hôtel
était situé à Villemomble, en Seine-Saint-Denis, près
du Raincy. Les repères qu’il avait mis plusieurs
années à construire en Essonne étaient brouillés. «
Pour travailler, c’était très difficile. Je ne connaissais
personne là-bas, je n’y avais pas d’amis. Le 91, c’est
différent, je connais, je sais où aller, j’ai des contacts
», explique-t-il.
Les efforts d’insertion sont cassés à chaque
évacuation. Son microcosme socio-économique
s’écroule. Tout est à refaire. Cela vaut pour le
logement, le travail, l’école, mais aussi pour la santé.
L’instabilité forcée rend aléatoire l’établissement de
liens avec la médecine de ville préventive. En cas de
maladie, Umberto et sa famille n’ont d’autre choix que
de se diriger vers les urgences des hôpitaux publics,
une trajectoire allant à l’encontre de toute logique
économique et sanitaire. Alors qu’ils en auraient droit,
ils ne touchent pas l’Aide médicale d’État, accessible
aux personnes en situation irrégulière sur le territoire
depuis plus de trois mois. « J’achète les médicaments
au prix fort, en liquide, dit-il, et parfois l’association
en donne. »
« Pour les Roumains, y a rien, pas de travail, pas
de terrain, pas de médecin », résume-t-il. Pas de
quoi troubler Thierry Mandon qui honnit « cette
bien-pensance » refusant de voir, selon lui, que non
seulement « ces gens rejettent les nuits d’hôtels qu’on
leur propose » mais aussi qu’« ils commettent des vols
à la tire et des cambriolages dans les pavillons autour
». « C’est vrai qu’en matière de cambriolage, on
interpelle pas mal de jeunes filles et de jeunes garçons
roms avec des tournevis, mais c’est vrai aussi qu’il n’y
a pas qu’eux pour voler », nuance le commissaire.
« Les aires de nomade, c’est déjà compliqué,
alors les campements illégaux ! »
L’existence de ce campement exaspère le maire qui
admet pourtant qu’il n’a cherché à établir que « très
peu de contacts » avec ses habitants. « Les aires de
nomade, c’est déjà compliqué, alors les campements
illégaux ! À Ris, on a 1 200 demandes de logement
social non satisfaites, dont certaines déposées depuis
plus de quatre ans, alors vous imaginez bien que je
ne peux pas faire passer leur dossier avant !» lancet-
il alors même qu’aucune demande en ce sens ne lui
a été faite. Dans son collimateur aussi, l’association
locale au motif que « sa position est qu’il ne faut pas
les évacuer ».
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D’expulsion en expulsion, six au total, Moulin-Galant,
Villabé, Tarterêts, Viry-Châtillon, Villemomble et
Ris-Orangis, cela fait presque dix ans qu’Umberto
séjourne en France. Parti de Roumanie en 2004, «
parce que c’était la misère », il ne voit pas son horizon
s’éclaircir.
Une femme sortant de chez elle. © SG
La rationalité des démantèlements en matière
de politique publique est incertaine. Car pour
l’administration aussi, le gâchis est énorme.
Expulsées, les familles roms ne disparaissent pas
dans la nature. Elles ramassent ce qui leur reste
d’affaires et trouvent ailleurs où poser leurs bagages. À
destination, les services municipaux, les enseignants,
les éducateurs, bref les acteurs impliqués, doivent
reprendre tout du début.
Malgré le changement de majorité, les vieux réflexes
de rejet se reproduisent sur fond d’absence de
solidarité intercommunale. La stigmatisation telle
qu’elle a été orchestrée au haut niveau de l’État lors
du quinquennat précédent a cessé, mais le ministre de
l’intérieur Manuel Valls, ex-maire d’Évry en Essonne,
a légitimé la poursuite d'une politique analogue, si
bien que les pratiques se perpétuent. Les campements
font peur au voisinage, mais les Roms, placés en
situation d’insécurité, ont peur eux aussi de tout ce qui
ressemble à un représentant de l’État.
Ce n’est pas Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus
qui traîne dans la cabane d’Umberto, mais L’Espoir
d’André Malraux, en version poche. Les pages du livre
sont racornies. Gentiment, Sorina propose d’en faire
cadeau. Elle désespère de pouvoir un jour apprendre à
lire le français.
Directeur de la publication : Edwy Plenel
Directeur éditorial : François Bonnet
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS).
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